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De petites dimensions,
elles n'en sont pas moins le lieu d'une métamorphose, d'un
échange entre son monde intérieur et l'extérieur,
car d'une ébauche surgit l'espace, et c'est une des qualités
essentielles de son oeuvre. Un espace qu'Anne-Marie Jaccottet-Haesler
recrée à partir de choses immobiles : fruits posés
sur une table accordés selon leurs tons, leurs formes, au
rythme des saisons. L'artiste arrête, à chaque oeuvre,
la maturation du temps ; ses modèles, intactes à jamais,
sont un hymne à l'éclat de la nature, aux accords
colorés. La portée d'une chose ne doit rien à
ses dimensions : « Il faut si peu de place pour que le monde
reprenne ses couleurs. » (Pierre-Albert Jourdan). Ses représentations
d'arbres (par l'aquarelle, le pastel ou le crayon), plus mélancoliques,
révèlent une autre facette de son observation. Ils
sont réduits à leurs troncs, au squelette de leur
structure. C'est leur pérennité même qui est
recherchée ici, l'essence même de leur présence.
Et leur élancement vers les cimes vu, par opposition, à
hauteur d'homme. « ... Il n'y a pas encore d'oliviers (le
mistral les glacerait), mais des collines rocheuses, d'une certaine
roche, sur lesquelles pousse en abondance le chêne-vert, arbre
maigre, presque noir, pas du tout frémissant, arbre avare
et vieux, protecteur de la truffe ; puis, des genévriers
hérissés, le thym noueux, des genêts à
balais ; plutôt arbustes qu'arbres, et toujours ce qu'il y
a de plus sec, de plus tordu, ne donnant aucune ombre, aucun murmure,
mais d'intenses parfums (...). » (Philippe Jaccottet, in La
promenade sous les arbres.) Cette oeuvre doit se découvrir
en plongeant en nous-mêmes, dans le recueillement nécessaire
à la contemplation de lieux habités par la sagesse,
comme une calme promenade à l'aube autour de Grignan, comme
un ressourcement. « Notre oeil trouve dans le monde sa raison
d'être, et notre esprit s'éclaire en se mesurant avec
lui. » (Philippe Jaccottet in La promenade sous les arbres).

à
propos des oeuvres d'Anne-Marie Jaccottet-Haesler
Paul
de Roux
« L'éventail. Mais le coup d'éventail,
le poudroiement lumineux du monde en ses feuilles, ses branches,
ses vols de papillons. Ce poudroiement dont nous n'avons jamais
qu'un aperçu fugitif ici fidèlement reflété
par l'aquarelle et le pastel. Mais aussi bien l'image inverse, complètement
: le repos, celui de la pénombre sous les arbres ou dans
le cadre de la fenêtre ouverte sur le jardin. Repos des arbres
saisis dans leur croissance immobile, leur souffle sans buée.
Repos aussi des fruits posés dont les couleurs intenses ne
semblent pouvoir trouver leur équilibre que dans ce repos,
dans ce suspens, cette halte ménagée par le peintre.
Avec les années, c'est la légèreté qui
gagne dans cette oeuvre. Ce que l'on voit dans ces paysages, et
dont on sent l'odeur, c'est la terre au matin.»
Yves
Bonnefoy
« La peinture : ce miroir où brille,
derrière nos figures à contre-jour, la lumière
là-bas, qui ourle les arbres. Anne-Marie Jaccottet est peintre
; et elle cherche donc dans le sable des jours ces paillettes qu'on
y perçoit d'une beauté possible, d'un sens. C'est
faire comme la plante, dont la fleur assemble et comme transmute
les couleurs et les formes éparses dans la matière,
et naturellement Anne-Marie compose donc des bouquets avec les fleurs
de ce monde pour en questionner l'énigme dans ses tableaux,
étendant sa recherche au paysage, qui lui aussi est beauté,
et même musique, on ne sait pourquoi. Et c'est là,
certes, prendre le risque de l'illusion, car si le poète
a assez de nuit, avec les mots, pour imaginer le royaume sans rien
oublier de l'exil, le peintre peut rencontrer des bleus lointains
si purs, des rapports de tons si intenses dans l'évocation
d'une treille qu'il va être tenté de croire qu'il a
franchi une porte dans ce mur derrière lequel, penchés
sur le miroir, nous apercevons les feuillages. D'où la fascination
qu'a exercée la peinture sur cet Occident qui ne s'est jamais
désépris du mythe d'une plénitude première.
Mais Anne-Marie Jaccottet ne consent à la beauté,
qui est en somme si impérieuse, qu'avec des yeux sans chimères.
Pulpe du fruit, dans ses aquarelles, mais ténuité
de leur couleur trempée d'une sorte de brume comme pour vérifier
que signe, même nourri de lumière, n'est pas substance.
Bouquets, mais dont le tremblé des contours font qu'ils s'avouent
notre rêve. Et ces gris sourds et ces mauves qui gardent dans
le jaune et le rouge une eau qui ne s'évapore pas. Cette
oeuvre aimerait apaiser la faim, mais dit pour finir l'inapaisable.
Elle aide à vivre, mais comme la vérité. Elle
est à la fois joyeuse et mélancolique. Comme la terre
elle-même. Puisque «sous les rameaux du laurier de Virgile
», celle-ci ne cesse d'unir, et c'est bien là le mystère,
« le pâle hortensia et le myrte vert ».
Florian
Rodari
« De ces fruits qui préviennent, dans
le silence de leur orbe parfait, le plaisir des lèvres et
leur fraîcheur fondante dans la bouche, de ces paysages qui
sont comme le miroir où notre regard trouve à rassasier
sa faim, à mesurer ses doutes, la peinture d'Anne-Marie Jaccottet
restitue l'éclat mystérieux qui les rattache à
la fois à la terre et au ciel, à l'obscurité
des sols profonds et aux hautes lumières. Ouverts, offerts
au sacrifice très médité de l'oeil, ils semblent
porter encore la trace tremblée de cette opération
précaire qui les a fait passer du monde épars de la
présence à l'espace rassemblé de l'oeuvre.
Car ici l'écorce des choses, leur ténuité visible
se démantèlent sous le travail vibratoire du pinceau
recomposant ailleurs, sur la toile unique, la vérité
d'un monde qui doit à la touche, aux élans de la couleur,
au treillis du dessin, son exemplaire fragilité. »
Philippe
Jaccottet
« Ayant vu cette oeuvre s'élaborer lentement,
à travers les obstacles qu'une femme, embarrassée
d'autres tâches inévitables, rencontre chaque jour,
ce qui n'a cessé de me surprendre, c'est la façon
dont le temps, qui nous use, sait aussi nous aider : on ne voyait
pas se faire les exercices, les essais, les retouches qu'on imagine
indispensables, il y avait même des périodes, impatiemment
subies, d'inactivité forcée ; et, comme brusquement,
on se trouvait devant une phase nouvelle, on était monté
d'un étage ; comme si le changement, le progrès (manifeste)
s'étaient faits « en dormant », comme si c'étaient
les jours eux-mêmes, et les nuits (presque autant que l'oeil
et la main) qui avaient agi. Peut-être est-ce au fond justement
pour cela, grâce à cet accord entre le peintre et le
temps, que se produit la merveille d'un progrès vers toujours
plus de naturel, de liberté ? Que les dessins, voilà
quelques années encore soucieux de géométrie,
ne sont plus que des essaims de traits dans l'air de nouveau respirables
; et que, sur les deux modes de la couleur : celui plus dense et
plus pondéré de l'huile, le plus prompt de l'aquarelle,
le peintre se rapproche de plus en plus de la source fraîche,
rayonnante, qu'il est si difficile d'atteindre (par la force ou
par la ruse) derrière les choses, au fond des choses ? Pour
cela qu'une joie si pure, de plus en plus jeune, y circule partout
comme un souffle sans poids ? »
Pierre-Albert
Jourdan
« En pensant aux peintures d'Anne-Marie Jaccottet
» « Peinture. Cette succession d'actes désespérés
qui renforcent la beauté de ce qui escorte notre passage
en ce monde. Actes désespérés qui sont cependant
une des plus belles justifications de ce passage. Le seul refuge,
ici et là, dans cette montée tragique. Le seul apaisement
peut-être. * Après de multiples ébauches, soudain
tout l'espace s'engouffre dans une huile sur papier, de petite dimension.
Il est chez lui, on le sent. On le respire. Faut-il croire à
un consentement ? * Juteuse pastèque. On la mange des yeux.
* Inventaire d'une campagne fruitée. Tout ce qu'elle offre
au vagabondage du pinceau. Le peintre ne fait que déplacer
les bornes, offrir son bras. * Nature morte. L'arrangement du peintre
n'est pas un acte arbitraire. Il met simplement en valeur les reliefs
du festin. * Miettes colorées pour que la faim subsiste.
* Je vois d'ici, sur l'arbre, la grenade éclatée que
les oiseaux ont pillée. Tache brun rouge comme un reste de
peinture sèche sur une palette vivante. Les rouges vont bientôt
éclater. Fleurs de fête votive pour éclabousser
encore le regard du peintre. * Dans cette succession d'aquarelles,
l'éphémère - comment dire ? - se cimente. Silhouettes
et contours cessent de vaciller. Et l'ombre même devient vivante.
On est passé de l'autre côté où cette
notion d'éphémère n'a plus cours. Accueil.
Recueil. * Jardins en cascades, rebonds d'espace fenêtres
ouvertes : ce qui en déferle n'a pas de nom. Le peintre ne
s'en soucie pas. Il ne s'agit que de justesse, d'accord. Et pour
cela le nom tomberait à faux. Ce n'est pas lui le porte-couleurs.
A chacun ses misères, en somme. (Ce sont aussi des plantes
qui retombent en cascades pour que la boucle se referme.) * Il faut
si peu de place pour que le monde reprenne ses couleurs. * Au ras
de la pierre, quêtant son soleil, le lézard m'interrompt
de sa signature furtive. Elle me suffit pour célébrer
ces noces lumineuses que vous nous offrez et qui nous dédommagent
de cette chambre ingrate où, comme aveugles, nous cherchons
désespérément l'issue.»
Anne-Marie
Jaccottet-Haesler
Née à
St-Aubin (Neuchâtel). Après des études de peinture
à l'Ecole des beaux-arts de Lausanne (élève
de Marcel Poncet et de Casimir Reymond), puis à l'académie
Jullian à Paris, elle épouse, en 1953, l'écrivain
et traducteur Philippe Jaccottet. Ils s'installent à Grignan,
dans la Drôme, où ils ont vécu en permanence
depuis lors.
expositions
personnelles
1964
Galerie Maurice Bridel, Lausanne
1966 Galerie Arts et Lettres, Vevey
1971 Galerie Paul Vallotton, Lausanne 1973 Galerie Arts et Lettres,
Vevey
1976 La Touriale, Marseille
1979 Galerie L'Entracte, Lausanne
1982 Galerie L'Oeil Sévigné, Paris
1986 Galerie L'Entracte, Lausanne
1987 Galerie K, Lyon
1989 Galerie Emiliani, La Bégude-de-Mazenc Galerie Bellefontaine,
Lausanne
1994 Galerie Arts et Lettres, Vevey
1999 La Maison des Arts, Chexbres
2001 Centre culturel suisse, Paris
expositions
collectives
1976
La Touriale, Marseille
1977 « Aquarellistes romands », Galerie Suzanne Egloff,
Bâle
1979 « Peintres romands », Galerie Arts et Lettres,
Vevey
1980 « Marcel Poncet et ses élèves »,
La Maison des Artistes, La Sarraz La Touriale, Marseille
1981 « Rivages des origines », La Vieille Charité,
Marseille
1983 Galerie L'Oeil Sévigné, Paris
1988 Galerie Bellefontaine, Lausanne
1989 Galerie Saint-Georges, Lyon « Petits formats »,
Galerie Emiliani, La Bégude-de-Mazenc
1990 Galerie Emiliani, La Bégude-de-Mazenc
1996 « Yves Bonnefoy. La poésie et les arts plastiques
», Musée Jenisch, Vevey
1997 « 70e Salon du sud-est », Lyon
livres
illustrés
«
La promenade sous les arbres », Philippe Jaccottet, Lausanne,
1955
« Lettres perdues », Anne Perrier, Lausanne, 1972
« Breathings », Philippe Jaccottet, choix de poèmes
traduits en anglais, Tokyo, 1974
« Marges », Nicolas Cendo, Marseille, 1981
« Ce qui demeure », Hélène Péras,
Paris, 1983
« Traversées matinales », Paul de Roux, Montereau,
1986
« Le cerisier » (avec des aquarelles originales), Philippe
Jaccottet, Paris, 1986
« La Terre de sauvegarde », Patrick Guyon, Cognac, 1991
« Haïku », transcrits par Philippe Jaccottet, Fata
Morgana, 1996
bibliographie
«
En pensant aux peintures d'Anne-Marie Jaccottet », P.A.Jourdan,
Thierry Bouchard, 1986
« Sur un sculpteur et des peintres », Yves Bonnefoy,
Plon, 1989
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