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Exposition



du 19 janvier au 18 février 2001

Anne-Marie Jaccottet-Haesler
inventaire d'une campagne fruitée

entrée libre au 38, rue des Francs-Bourgeois 75003 Paris

de 14h à 19h sauf lundi et mardi
salle Jean-Jacques Rousseau


Anne-Marie Jaccottet-Haesler se consacre à la transmission d'une vision picturale qui se veut hors du temps et des modes pour être au plus proche de l'humain bien qu'il en soit absent. Ses paysages et natures mortes semblent constituer un dialogue silencieux avec l'oeuvre d'écrivain de Philippe Jaccottet ; ils ont en commun une aspiration pour l'harmonie, un goût pour le silence et l'éloignement des turbulences de la vie. Dans l'exposition, ce dialogue entre les deux oeuvres sera sensible à travers des extraits de poèmes et proses de Philippe Jaccottet mis en relation avec les dessins, aquarelles et pastels d'Anne-Marie Jaccottet-Haesler. Les pinceaux pour l'une, les mots pour l'autre. Un monde en soi, où transparaît l'enchantement du spectacle des saisons et de leurs fruits éphémères, d'un souffle de vie. Anne-Marie Jaccottet-Haesler voyage en restant immobile face au même horizon mais toujours renouvelé, elle a ses pensées pour guide, et la nature pour base de cette harmonie recherchée. La parole est absente car il suffit des couleurs ou du trait pour raconter un monde, un monde oublié où l'homme retrouverait sa justification d'être vivant, réceptif aux petits bonheurs des choses banales. « Peinture. Cette succession d'actes désespérés qui renforcent la beauté de ce qui escorte notre passage en ce monde. Actes désespérés qui sont pourtant une des plus belles justifications de ce passage. Le seul refuge, ici et là, dans cette montée tragique. Le seul apaisement peut-être. » (Pierre-Albert Jourdan in En pensant aux peintures d'Anne-Marie Jaccottet). Apaisement de nos luttes intestines par l'observation, et en cela, s'accorder au monde. Les natures mortes aux fruits ou aux fleurs d'Anne-Marie Jaccottet-Haesler sont à son image : joyeuses mais discrètes, simples cependant que profondes, légères tout en étant au plus proche de l'essentiel. Une évolution dans son utilisation de l'aquarelle est notable : peu à peu, elle pose cette matière fluide et aérienne par touches, comme la peinture à l'huile, et non en fondus, procurant ainsi à ses oeuvres une plus grande densité.

De petites dimensions, elles n'en sont pas moins le lieu d'une métamorphose, d'un échange entre son monde intérieur et l'extérieur, car d'une ébauche surgit l'espace, et c'est une des qualités essentielles de son oeuvre. Un espace qu'Anne-Marie Jaccottet-Haesler recrée à partir de choses immobiles : fruits posés sur une table accordés selon leurs tons, leurs formes, au rythme des saisons. L'artiste arrête, à chaque oeuvre, la maturation du temps ; ses modèles, intactes à jamais, sont un hymne à l'éclat de la nature, aux accords colorés. La portée d'une chose ne doit rien à ses dimensions : « Il faut si peu de place pour que le monde reprenne ses couleurs. » (Pierre-Albert Jourdan). Ses représentations d'arbres (par l'aquarelle, le pastel ou le crayon), plus mélancoliques, révèlent une autre facette de son observation. Ils sont réduits à leurs troncs, au squelette de leur structure. C'est leur pérennité même qui est recherchée ici, l'essence même de leur présence. Et leur élancement vers les cimes vu, par opposition, à hauteur d'homme. « ... Il n'y a pas encore d'oliviers (le mistral les glacerait), mais des collines rocheuses, d'une certaine roche, sur lesquelles pousse en abondance le chêne-vert, arbre maigre, presque noir, pas du tout frémissant, arbre avare et vieux, protecteur de la truffe ; puis, des genévriers hérissés, le thym noueux, des genêts à balais ; plutôt arbustes qu'arbres, et toujours ce qu'il y a de plus sec, de plus tordu, ne donnant aucune ombre, aucun murmure, mais d'intenses parfums (...). » (Philippe Jaccottet, in La promenade sous les arbres.) Cette oeuvre doit se découvrir en plongeant en nous-mêmes, dans le recueillement nécessaire à la contemplation de lieux habités par la sagesse, comme une calme promenade à l'aube autour de Grignan, comme un ressourcement. « Notre oeil trouve dans le monde sa raison d'être, et notre esprit s'éclaire en se mesurant avec lui. » (Philippe Jaccottet in La promenade sous les arbres). 


  


à propos des oeuvres d'Anne-Marie Jaccottet-Haesler

Paul de Roux
« L'éventail. Mais le coup d'éventail, le poudroiement lumineux du monde en ses feuilles, ses branches, ses vols de papillons. Ce poudroiement dont nous n'avons jamais qu'un aperçu fugitif ici fidèlement reflété par l'aquarelle et le pastel. Mais aussi bien l'image inverse, complètement : le repos, celui de la pénombre sous les arbres ou dans le cadre de la fenêtre ouverte sur le jardin. Repos des arbres saisis dans leur croissance immobile, leur souffle sans buée. Repos aussi des fruits posés dont les couleurs intenses ne semblent pouvoir trouver leur équilibre que dans ce repos, dans ce suspens, cette halte ménagée par le peintre. Avec les années, c'est la légèreté qui gagne dans cette oeuvre. Ce que l'on voit dans ces paysages, et dont on sent l'odeur, c'est la terre au matin.»

Yves Bonnefoy
« La peinture : ce miroir où brille, derrière nos figures à contre-jour, la lumière là-bas, qui ourle les arbres. Anne-Marie Jaccottet est peintre ; et elle cherche donc dans le sable des jours ces paillettes qu'on y perçoit d'une beauté possible, d'un sens. C'est faire comme la plante, dont la fleur assemble et comme transmute les couleurs et les formes éparses dans la matière, et naturellement Anne-Marie compose donc des bouquets avec les fleurs de ce monde pour en questionner l'énigme dans ses tableaux, étendant sa recherche au paysage, qui lui aussi est beauté, et même musique, on ne sait pourquoi. Et c'est là, certes, prendre le risque de l'illusion, car si le poète a assez de nuit, avec les mots, pour imaginer le royaume sans rien oublier de l'exil, le peintre peut rencontrer des bleus lointains si purs, des rapports de tons si intenses dans l'évocation d'une treille qu'il va être tenté de croire qu'il a franchi une porte dans ce mur derrière lequel, penchés sur le miroir, nous apercevons les feuillages. D'où la fascination qu'a exercée la peinture sur cet Occident qui ne s'est jamais désépris du mythe d'une plénitude première. Mais Anne-Marie Jaccottet ne consent à la beauté, qui est en somme si impérieuse, qu'avec des yeux sans chimères. Pulpe du fruit, dans ses aquarelles, mais ténuité de leur couleur trempée d'une sorte de brume comme pour vérifier que signe, même nourri de lumière, n'est pas substance. Bouquets, mais dont le tremblé des contours font qu'ils s'avouent notre rêve. Et ces gris sourds et ces mauves qui gardent dans le jaune et le rouge une eau qui ne s'évapore pas. Cette oeuvre aimerait apaiser la faim, mais dit pour finir l'inapaisable. Elle aide à vivre, mais comme la vérité. Elle est à la fois joyeuse et mélancolique. Comme la terre elle-même. Puisque «sous les rameaux du laurier de Virgile », celle-ci ne cesse d'unir, et c'est bien là le mystère, « le pâle hortensia et le myrte vert ».

Florian Rodari
« De ces fruits qui préviennent, dans le silence de leur orbe parfait, le plaisir des lèvres et leur fraîcheur fondante dans la bouche, de ces paysages qui sont comme le miroir où notre regard trouve à rassasier sa faim, à mesurer ses doutes, la peinture d'Anne-Marie Jaccottet restitue l'éclat mystérieux qui les rattache à la fois à la terre et au ciel, à l'obscurité des sols profonds et aux hautes lumières. Ouverts, offerts au sacrifice très médité de l'oeil, ils semblent porter encore la trace tremblée de cette opération précaire qui les a fait passer du monde épars de la présence à l'espace rassemblé de l'oeuvre. Car ici l'écorce des choses, leur ténuité visible se démantèlent sous le travail vibratoire du pinceau recomposant ailleurs, sur la toile unique, la vérité d'un monde qui doit à la touche, aux élans de la couleur, au treillis du dessin, son exemplaire fragilité. »

Philippe Jaccottet
« Ayant vu cette oeuvre s'élaborer lentement, à travers les obstacles qu'une femme, embarrassée d'autres tâches inévitables, rencontre chaque jour, ce qui n'a cessé de me surprendre, c'est la façon dont le temps, qui nous use, sait aussi nous aider : on ne voyait pas se faire les exercices, les essais, les retouches qu'on imagine indispensables, il y avait même des périodes, impatiemment subies, d'inactivité forcée ; et, comme brusquement, on se trouvait devant une phase nouvelle, on était monté d'un étage ; comme si le changement, le progrès (manifeste) s'étaient faits « en dormant », comme si c'étaient les jours eux-mêmes, et les nuits (presque autant que l'oeil et la main) qui avaient agi. Peut-être est-ce au fond justement pour cela, grâce à cet accord entre le peintre et le temps, que se produit la merveille d'un progrès vers toujours plus de naturel, de liberté ? Que les dessins, voilà quelques années encore soucieux de géométrie, ne sont plus que des essaims de traits dans l'air de nouveau respirables ; et que, sur les deux modes de la couleur : celui plus dense et plus pondéré de l'huile, le plus prompt de l'aquarelle, le peintre se rapproche de plus en plus de la source fraîche, rayonnante, qu'il est si difficile d'atteindre (par la force ou par la ruse) derrière les choses, au fond des choses ? Pour cela qu'une joie si pure, de plus en plus jeune, y circule partout comme un souffle sans poids ? »

Pierre-Albert Jourdan
« En pensant aux peintures d'Anne-Marie Jaccottet » « Peinture. Cette succession d'actes désespérés qui renforcent la beauté de ce qui escorte notre passage en ce monde. Actes désespérés qui sont cependant une des plus belles justifications de ce passage. Le seul refuge, ici et là, dans cette montée tragique. Le seul apaisement peut-être. * Après de multiples ébauches, soudain tout l'espace s'engouffre dans une huile sur papier, de petite dimension. Il est chez lui, on le sent. On le respire. Faut-il croire à un consentement ? * Juteuse pastèque. On la mange des yeux. * Inventaire d'une campagne fruitée. Tout ce qu'elle offre au vagabondage du pinceau. Le peintre ne fait que déplacer les bornes, offrir son bras. * Nature morte. L'arrangement du peintre n'est pas un acte arbitraire. Il met simplement en valeur les reliefs du festin. * Miettes colorées pour que la faim subsiste. * Je vois d'ici, sur l'arbre, la grenade éclatée que les oiseaux ont pillée. Tache brun rouge comme un reste de peinture sèche sur une palette vivante. Les rouges vont bientôt éclater. Fleurs de fête votive pour éclabousser encore le regard du peintre. * Dans cette succession d'aquarelles, l'éphémère - comment dire ? - se cimente. Silhouettes et contours cessent de vaciller. Et l'ombre même devient vivante. On est passé de l'autre côté où cette notion d'éphémère n'a plus cours. Accueil. Recueil. * Jardins en cascades, rebonds d'espace fenêtres ouvertes : ce qui en déferle n'a pas de nom. Le peintre ne s'en soucie pas. Il ne s'agit que de justesse, d'accord. Et pour cela le nom tomberait à faux. Ce n'est pas lui le porte-couleurs. A chacun ses misères, en somme. (Ce sont aussi des plantes qui retombent en cascades pour que la boucle se referme.) * Il faut si peu de place pour que le monde reprenne ses couleurs. * Au ras de la pierre, quêtant son soleil, le lézard m'interrompt de sa signature furtive. Elle me suffit pour célébrer ces noces lumineuses que vous nous offrez et qui nous dédommagent de cette chambre ingrate où, comme aveugles, nous cherchons désespérément l'issue.»

 


Anne-Marie Jaccottet-Haesler

Née à St-Aubin (Neuchâtel). Après des études de peinture à l'Ecole des beaux-arts de Lausanne (élève de Marcel Poncet et de Casimir Reymond), puis à l'académie Jullian à Paris, elle épouse, en 1953, l'écrivain et traducteur Philippe Jaccottet. Ils s'installent à Grignan, dans la Drôme, où ils ont vécu en permanence depuis lors.

expositions personnelles
1964 Galerie Maurice Bridel, Lausanne
1966 Galerie Arts et Lettres, Vevey
1971 Galerie Paul Vallotton, Lausanne 1973 Galerie Arts et Lettres, Vevey
1976 La Touriale, Marseille
1979 Galerie L'Entracte, Lausanne
1982 Galerie L'Oeil Sévigné, Paris
1986 Galerie L'Entracte, Lausanne
1987 Galerie K, Lyon
1989 Galerie Emiliani, La Bégude-de-Mazenc Galerie Bellefontaine, Lausanne
1994 Galerie Arts et Lettres, Vevey
1999 La Maison des Arts, Chexbres
2001 Centre culturel suisse, Paris

expositions collectives
1976 La Touriale, Marseille
1977 « Aquarellistes romands », Galerie Suzanne Egloff, Bâle
1979 « Peintres romands », Galerie Arts et Lettres, Vevey
1980 « Marcel Poncet et ses élèves », La Maison des Artistes, La Sarraz La Touriale, Marseille
1981 « Rivages des origines », La Vieille Charité, Marseille
1983 Galerie L'Oeil Sévigné, Paris
1988 Galerie Bellefontaine, Lausanne
1989 Galerie Saint-Georges, Lyon « Petits formats », Galerie Emiliani, La Bégude-de-Mazenc
1990 Galerie Emiliani, La Bégude-de-Mazenc
1996 « Yves Bonnefoy. La poésie et les arts plastiques », Musée Jenisch, Vevey
1997 « 70e Salon du sud-est », Lyon

livres illustrés
« La promenade sous les arbres », Philippe Jaccottet, Lausanne, 1955
« Lettres perdues », Anne Perrier, Lausanne, 1972
« Breathings », Philippe Jaccottet, choix de poèmes traduits en anglais, Tokyo, 1974
« Marges », Nicolas Cendo, Marseille, 1981
« Ce qui demeure », Hélène Péras, Paris, 1983
« Traversées matinales », Paul de Roux, Montereau, 1986
« Le cerisier » (avec des aquarelles originales), Philippe Jaccottet, Paris, 1986
« La Terre de sauvegarde », Patrick Guyon, Cognac, 1991
« Haïku », transcrits par Philippe Jaccottet, Fata Morgana, 1996

bibliographie
« En pensant aux peintures d'Anne-Marie Jaccottet », P.A.Jourdan, Thierry Bouchard, 1986
« Sur un sculpteur et des peintres », Yves Bonnefoy, Plon, 1989


Archives quelques reflets dans la presse au sujet d'expositions présentées dans nos murs :

 

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