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Les débuts de la psychanalyse en Suisse



mercredi 16 mai 2001 à 19h et 20h30

lecture d'une pièce sur Flournoy à 19h
table ronde à 20h30


Théodore Flournoy (1854-1920)
de l'occulte à l'inconscient

A partir de 1894, Théodore Flournoy, médecin et philosophe genevois, travailla avec Elise Muller, médium, pour tenter de comprendre comment elle pouvait parler le sanscrit, elle qui n'avait pas fait d'études, se réincarner en une antique princesse indienne, visiter Mars et en parler la langue. Pouvoir de l'occulte ? Pouvoir du psychisme ? Autour de ces séances, les savants de Genève - des orientalistes mais aussi Ferdinand de Saussure - tentèrent de percer les énigmes ainsi mises en scène. De ces années de fréquentation et d'interrogations, Théodore Flournoy écrit un ouvrage en 1900, Des Indes à la planète Mars. Le savant ose cette écriture en utilisant le pronom « je » ; il y retranscrit fidèlement le dispositif qui permit à Elise Muller de lui fournir ce qu'il espérait, et la dénomma Hélène Smith. L'investissement d'un scientifique dans les phénomènes occultes était dans l'esprit de l'époque. Myers à Londres cherchait également le pouvoir du psychisme dans ce qui défiait la raison humaine. Alors qu'à Vienne, Freud publiait la même année La Science des rêves et donnait, à travers sa clinique, ses lettres de noblesse à l'inconscient. Théodore Flournoy reste celui qui osa fréquenter les phénomènes occultes avec une passion de scientifique, y détecta les pouvoirs de l'inconscient, et favorisa l'entrée de la psychanalyse en Suisse, demeurant « l'ami paternel » de Carl-Gustav Jung. (Mireille Cifali)


 

 

 

 




mercredi 16 mai à 19h
lecture d'une pièce de théâtre sur Flournoy


« Sur Mars, le psychologue et la demoiselle de magasin »,
pièce inédite de Michel Beretti
lue par Sylvie Ballul et Grégoire Oestermann, comédiens

Pour ouvrir cette soirée consacrée aux circonstances particulières de l'entrée de la psychanalyse en Suisse, le CCS a passé commande à Michel Beretti d'une pièce de théâtre. Dans cette pièce, le psychologue est évidemment Flournoy et la « demoiselle de magasin » (car c'est son activité lucrative) Elise Muller, médium. Michel Beretti est auteur, il a collaboré avec plusieurs théâtres en Suisse (durant une quinzaine d'années) et en France. Longtemps attaché à l'Opéra National de Paris en qualité de dramaturge, il a notamment travaillé auprès du metteur en scène Horst Zankl. Aujourd'hui, il partage son temps entre l'écriture (our le théâtre, le cinéma, parfois la télévision) et la mise en scène. Il est l'auteur de Dames et demoiselles autour du professeur Amiel, pièce créée par Serge Maggiani au CCS, en 1996.

 

La médium Elise Müller et le médecin philosophe Théodore Flournoy.

 



mercredi 16 mai à 20h30 : table ronde

Mireille Cifali, professeur à l'Université de Genève, responsable de la table ronde :
« De l'occulte à l'inconscient. Portrait d'un savant suisse »
Le genevois Théodore Flournoy et ses recherches sur l'occulte et la mystique. Découvreur, anticipateur et transmetteur. Ses liens avec les premiers pionniers de la psychanalyse en Suisse.

Olivier Flournoy, psychanalyste à Genève, petit-fils de Théodore Flournoy:
« Théodore Flournoy, entre Ferdinand de Saussure et Sigmund Freud »
Interprétation par le petit-fils de Théodore Flournoy, psychanalyste, de la manière dont son grand-père a abordé la question de la séduction et de la parole.

Théodore Flournoy à sa table de travail

Vincent Barras, de l'Institut romand d'histoire de la médecine à l'Université de Lausanne :
« Subliminologie I : Autour des Indes à la Planète Mars »

Fernando Vidal, chercheur à l'Institut Max Planck d'histoire des sciences, Berlin :
« Subliminologie II : Autour de la Planète Mars en Terre Sainte »

Sonu Shamdasani (research associate, Wellcome Trust Centre for the History of Medicine, University College, Londres) :
« Subliminologie III : Autour d'Hélène et des profondeurs sublimes »

Hélène Smith (1861-1929), médium à Genève, devint de son vivant une véritable vedette du « subconscient », lequel lui commandait, dans certaines circonstances, de décrire, de proférer, de peindre ses visions. Ses créations multimédia intéressèrent tant les spirites, les poètes, les critiques d'art, les pasteurs que les scientifiques (tels Flournoy dans Des Indes à la Planète Mars, et Déonna dans De la Planète Mars en Terre Sainte). Pour les historiens d'aujourd'hui, l'aventure d'Hélène Smith constitue un témoignage extrêmement précieux sur la constitution, autour de 1900, d'une science hors des sillons freudiens, laquelle, penchée sur le sublime des profondeurs du subconscient, pourrait s'intituler « subliminologie »

ci-contre : Intérieur ultramartien, dessin d'Hélène Smith

Elisabeth Roudinesco, historienne et directeur de recherche à l'Université de Paris VII :
« L'inconscient subliminal et l'inconscient freudien »
La question de l'inconscient freudien et de l'inconscient subliminal ; l'entrée de la psychanalyse en France et en Suisse.

 

Débat entre les intervenants, Michel Beretti et la salle.


Illustration : une séance de spiritisme, pratique très en vogue à l'époque où Flournoy étudiait le cas Hélène Smith

© Institut Jean-Jacques Rousseau, Université de Genève


Repères bibliographiques

Théodore Flournoy :
Des Indes à la Planète Mars, Slatkine Reprints, Genève, Paris, 1983; le Seuil, Paris, 1983.

Mireille Cifali :
Freud pédagogue ? Psychanalyse et Education, InterEdition, 1982.
Entre Genève et Paris : Vienne, Le Bloc-Notes de la psychanalyse, n°2 1982, 91-130.
Théodore Flournoy : la découverte de l'inconscient, Le Bloc-Notes de la psychanalyse, n°3 1983, 111-131.
Les chiffres de l'intime(postface), in Flournoy T., Des Indes à la Planète Mars, rééd, Seuil, Paris, 1983, 371-385.
Une glossolale et ses savants : Elise Muller, alias Hélène Smith, La linguistique fantastique, Paris, Clims-Denoël, 1985, 236-245.
La fabrication du martien : genèse d'une langue imaginaire, Langages n°91, 1988, 39-52.

Elisabeth Roudinesco :
Histoire de la psychanalyse en France vol. 1 (1982, 1986) Paris, Fayard, 1994.
Histoire de la psychanalyse en France, vol. 2 (1986), Paris, Fayard, 1994.
Pourquoi la psychanalyse ?, Paris, Fayard, 1999.
Dictionnaire de la psychanalyse, avec Michel Plon (1997), Paris, Fayard, 2000.

Vincent Barras :
La médecine des Lumières : tout autour de Tissot (en collaboration avec Micheline Louis-Courvoisier), Georg, Genève 2001.
Galien, De la bile noire (traduction, introduction et notes, en collaboration avec Terpsi Bichler et Anne-France Morand), Le Promeneur-Gallimard, Paris, 1998.

Olivier Flournoy :
Théodore et Léopold , La Baconnière, Neuchâtel, 1986.

Sonu Shamdasani :
Editeur, parmi quelques ouvrages, de l'édition anglaise du livre de Flournoy Des Indes à la Planète Mars.
Cult Fictions : C.G. Jung and the Founding of Analytical Psychology, Routledge, 1998.

Fernando Vidal :
Piaget before Piaget, Harvard University Press, 1994.
Las razones del cuerpo, 1999 - recueil de textes de Jean Starobinski avec une introduction.


Théodore Flournoy, le savant et l'occulte par Mireille Cifali

Au début du 20ème siècle, Théodore Flournoy introduisait l'occulte à l'Université de Genève. Présentons cet initiateur qui, en 1891, obtient une première chaire de psychologie physiologique, soit expérimentale, à la Faculté des sciences, puis fonde le Laboratoire de psychologie en 1892. Dans l'année 1901, Flournoy crée également les Archives de psychologie avec son cousin, Edouard Claparède (lui-même fondateur en 1912 de l'Institut Jean-Jacques Rousseau, actuellement Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation). Puis il choisit en 1915 d'occuper, à la Faculté des Lettres, une chaire consacrée à l'histoire et la philosophie des sciences. Il fut un excellent enseignant. « Il pensait qu'on peut exposer les problèmes de philosophie et de psychologie sans jargon spécial, dans la langue de tout le monde » (Bouvier, Journal de Genève, le 22.11.1920). Pourtant à en croire le journal qu'il tint, il était malade avant et après ses conférences. Après, de n'avoir pas approché la perfection. Avant, d'angoisse... Théodore Flournoy était attiré par ce qui était négligé par les autres savants. O. Bridel écrit : « Les boutades, les mots de Gavroche, dont il semait volontiers ses discours, et qui maintes fois ont jailli de sa plume, n'étaient qu'un indice, une manifestation superficielle de son profond instinct d'indépendance à l'égard du convenu, de son irrespect pour toute tradition ankylosée, de son incessant besoin d'ouvrir les fenêtres pour voir si rien de "scandaleux" n'apparaît peut-être, enfin, à l'horizon » (in Wissen und Leben, 1.03.1921). Médecin, Flournoy fait une partie de ses études en Allemagne, passe par le Laboratoire de Wundt, et tente des études de philosophie. En 1885, il donne un cours sur la philosophie de Kant, et en 1886 un cours sur l'histoire des sciences. Il est alors en contact étroit avec l'anglais Frédéric Myers et l'américain William James. Avec eux, il partage l'intérêt pour les productions médiumniques et les phénomènes occultes, et fait le pari que dans ces phénomènes prétendus supra normaux peut se découvrir le pouvoir normal du psychisme. Flournoy a pris son parti. Il veut comprendre; et pour comprendre, aller y voir. Mais dès 1890, il épouse les positions de Wundt : un scepticisme aigu, soulignant que s'il y a une explication à rechercher aux phénomènes étranges, ce n'est pas dans les « Esprits » que l'on va la trouver. Dans le cours que Théodore Flournoy donne en 1912 et en 1915 sur l'histoire psychologique des sciences occultes, voici comment il définit l'occultisme : « Ce dernier n'est pas une science à proprement parler ; mais il n'en est pas moins intéressant à étudier, puisqu'il est à l'origine de toutes nos sciences ». Il précise : « Les théories occultes sont des productions naturelles de l'esprit humain aux prises avec la réalité. À ce titre elles offrent un grand intérêt, car elles nous renseignent sur les fautes à éviter dans la recherche de la vérité scientifique ». L'occulte posait à la science des problèmes que Flournoy ne voulait pas éviter. Ainsi s'exprimait-il en 1897 dans un cours de vacances : « Messieurs, si je ne vous laisse pas d'idées claires aujourd'hui, j'aurai atteint mon but. Nous sommes en effet dans un domaine où j'estime que pour le moment la seule position scientifique est la réserve et le vague ». Qu'en retira-t-il ? Dans « Genèse de quelques prétendus messages spirites », paru dans la Revue de philosophie de février 1899, il résume sa position, écrivant que derrière les prétendus communications et messages spirites « il y a un pur produit de l'imagination subconsciente du médium, travaillant sur des souvenirs ou des préoccupations latentes ». C'est la projection sur le dehors de quelque chose qui est dedans, où entre une faculté de dramatisation et de personnification propre au rêve ; les productions médiumniques seraient comme les personnages du rêve : ils ne concernent que nous ..., argumente-t-il. C'est que depuis 1894, il travaille avec un médium, Elise Muller. De cette expérience, il tire une première publication : Des Indes à la Planète Mars en 1900 qui paraît en même temps que La Science des rêves de Sigmund Freud. Un an plus tard, il publie Nouvelles observations sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, puis en 1911 Esprit et médium. Flournoy est un scientifique qui ne voulait pas qu'on pût dire de lui : « Les savants ne sont pas curieux ». Depuis son ouvrage initial Métaphysique et psychologie en 1890 jusqu'à son dernier Une mystique moderne en 1915, il fut un universitaire très attaché à comprendre le pouvoir et les limites de l'approche scientifique. Son originalité ? Disons qu'en même temps que Freud, par une autre voie, il met à jour une force qu'il appelle l'« inconscient mythopoïétique », et devient celui qui facilite l'entrée de la psychanalyse en Suisse romande. En 1913, il mène un cours universitaire - exceptionnel pour l'époque - sur la psychanalyse ... L'occulte était donc objet de vifs débats. En 1913 Henri Bergson ne devenait-il pas président de la Society for psychical Research à Londres ? Et en 1929, existait encore un Centre permanent International de Conférences et de Congrès de Recherches Psychiques (Revue des sciences psychiques, 15.IV.1929, n°7), à la tête duquel se trouvaient « d'éminents savants tels que les Prof. Richet, Granjean, Claparède, Driesch, les Drs Baudouin, Jung, Osty pour ne citer que ceux-là ».

Article paru dans le dernier numéro de Campus, publication de l'Université de Genève

 

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