MUSIQUE 30.03-01.04.10 / 20 H
Le Festival Cully Jazz présente Malcolm Braff + guests
Malcolm Braff invite le trompettiste Erik Truffaz (31.03) et le trompettiste Stéphane Belmondo (le 01.04)
prix des places : 7 et 10 € / réservation : ccs@ccsparis.com
Ce qui fait peur, chez Malcolm Braff, ce ne sont pas les poils. Mais les virages.
Depuis quinze ans et plus, le Suisse (grandi au Brésil, élevé au Sénégal tout de même) prend son jazz à revers, fabrique des africanités en exil, des rencontres au sommet. Sur le label Blue Note ou sur des marques anonymes. Malcolm bouge. Il gère une foule d’orchestres mouvants, faits de tambourineur burkinabè, contrebassiste panaméen, trompettiste star, Indiens élégants. Le pianiste a créé dans le cadre du Cully Jazz Festival un trio électrique bouillant. Avec le batteur Marc Erbetta et le bassiste Patrice Moret. Des nuits durant, dans les caveaux du festival lémanique, il ont forgé un langage commun, fait de funk et de syncope. Au Centre culturel suisse, ils vernissent leur premier disque et invitent et invitent le trompettiste Eric Truffaz le 31 mars et le trompettiste Stéphane Belmondo le 1er avril. Histoire de voir venir. Que dire ? Sinon que ce trio là pourrait bien devenir une des expériences les plus fascinantes du jazz européen.
Soirées programmées par Arnaud Robert, journaliste et programmateur
En partenariat avec Cully Jazz, So Jazz et TSF
Réservation : ccs@ccsparis.com
Pianiste de finesse, bâtisseur de combos, prêt à toutes les architectures jazz, le musicien est une figure. Attachant, doué, il allume son trio de base aux courants alternés de Stéphane Belmondo et Sly Johnson. (article paru dans le Phare, par Arnaud Robert)
C’était il y a quinze ans, peut-être un peu plus. Chacun savait déjà, de part et d’autre du Léman, qui était Malcolm Braff. Autour de lui papillonnaient des légendes : 24 heures de musique ininterrompue dans une espèce de temple corinthien-vaudois au milieu de la ville de Vevey ; ou un concert avec piano suspendu à une montgolfière. Des performances sportives, des défis herculéens, une entrée en musique par l’événement. Pianiste de finesse, bâtisseur de combos, prêt à toutes les architectures jazz, le musicien est une figure. Attachant, doué, il allume son trio de base aux courants alternés de Talvin Singh et Sly Johnson. Par Arnaud Robert Et puis on connaissait sa barbe, ses cheveux, cette aura d’ermite bengali qui le précédait. Bref, dès le début,
Malcolm était reconnaissable.
Que voulait-il faire alors, c’était incertain. Pas un article de l’époque n’omet de le comparer à un grizzli, un yeti, quelque créature mythologique à pilosité généreuse ; aucun ne dit réellement l’impression que Malcolm laissait sur celui qui l’entendait. Il s’enfilait alors derrière le piano de la salle Carrée, dans un cabaret de Vevey nommé Les Temps modernes dont le site rasé est désormais voué aux pirouettes immobilières. Il arrondissait le dos, faisait le chat. Malcolm triturait des standards, il faisait s’envoler « La Javanaise ». Les morceaux dérapaient en free. Il cisaillait les blanches, les noires, d’un clavier trop tempéré. Il y avait déjà quelque chose d’impérieux, une autorité ludique chez lui. On croyait reconnaître parfois une certaine Afrique, celle de Don Pullen, d’Abdullah Ibrahim, gospel zoulou, puis elle s’évanouissait en des pistes encore inconnues. Le plus flagrant, dès le début, c’était que Malcolm voulait jouer avec d’autres. Du plus petit au plus grand. Dans toutes les configurations.
Avec l’appétit cannibale de celui qui vous met à table. Il était déjà très suisse. L’accent qui chante, à distance. Une certaine modestie qui n’en pense pas moins. Quelque chose de protestant, au sens littéral, mais aussi religieux. Le père de Malcolm est missionnaire quand Malcolm naît en 1970 à Rio de Janeiro. Vie de transports. Rio, Cap-Vert, Dakar. Au Brésil, le petit échappe à la musique locale, synonyme de débauche. Arrivés au Sénégal les tambours s’insinuent malgré tout, par la moindre anfractuosité. Même lorsque les portes restent closes. Difficile de dire ce que Malcolm a retranché de cette enfance partagée entre les Évangiles de papier et ceux de peaux tendues, de chants, de culs tournicotés dans tous les sens pour les débuts et les fins de Ramadan.
Depuis toujours, Malcolm Braff alterne, encastre des désirs contraires, des sensualités rigoureuses. Il a le violent amour du jazz comme cantique. Il n’est pas simple, Malcolm. Il aime les libertés obstruées. Dégager les notes entre les notes sur un piano qu’il manie à coups de poing. Puis, par exemple, passer des semaines à rédiger, sur une partition à plusieurs étages, par exemple un hommage à Ligeti pour orchestre de chambre. Il plonge, élégamment, dans les volcans de la musique africaine, notamment avec son plus-que-frère, le joueur de djembé burkinabè Yaya Ouattara. Il se repose ensuite, dans les vapeurs du classicisme indien, à Calcutta, avec son plus-que-frère le trompettiste Erik Truffaz. Il aime le bruit et le répit. Et dans la même phrase de musique improvisée, l’odeur du calme précède toujours chez lui la nécessité de la dévastation. En cela aussi, il est très suisse. Iconoclaste débonnaire. Eau dormante. Tout cela au service d’une musicalité d’ange-guerrier. Malcolm est incontestablement un leader. Il crée des groupes, des trios, quintettes, grands ensembles à moteur explosif, petite entreprise charbonneuse. Son groupe le plus célèbre, nommé C.O.M.B.O, qui a enregistré notamment pour Blue Note, a fait des petits partout en Europe. De jeunes musiciens ont vu l’énergie parfaite, condensée, d’un ensemble dont la géométrie variait mais dont l’intelligence s’est perpétuée.
Malcolm Braff, le tempo libre à plein temps dirige de loin, de menues caravanes, souvent des trios auxquels il donne des noms de sigle (BMG, par exemple). Il a l’air suspendu dans le vide, à sa tour de contrôle. Avec des musiciens comme le contrebassiste américain de Panama, Alex Blake, qui paraît toujours flanquer des gifles à ses quatre cordes. Malcolm est un leader parce qu’il conduit peu. Il s’assure juste que son équipage dépasse les lignes. Comme Miles Davis, qui répondait aux interrogations de John Coltrane en l’engueulant : « Tu crois que je te paie pour te donner des conseils ? » C’est le triangle qui repose au sommet dans cette architecture. Le premier trio, en 1991, c’était avec le bassiste Marcello Giuliani et le batteur Pascal Portner. Il y a eu celui avec Bänz Oester et Samuel Rohrer. Avec Alex Blake et Yaya Ouattara. Et celui-ci, qu’il présente au Centre culture suisse de Paris, avec Marc Erbetta et Patrice Moret, deux autres Suisses qui ont vu le monde. Ce trio a été fondé dans les caveaux d’un festival merveilleux, le Cully Jazz, dont les pieds sont immergés dans le Léman. Toutes les nuits, depuis longtemps,
Malcolm Braff s’installe à Cully pendant les dix jours de ce festival qui tombe invariablement avant le printemps. L’après-midi, dès qu’il se réveille, Malcolm tourne dans ces rues pentues. Il propose des massages aux bénévoles – c’est un excellent « réflexologue », cela pourrait être sa deuxième profession parce que sa nature profonde est celle d’un thaumaturge. La nuit, très tard, il rameute les musiciens et têtes d’affiche du soir pour tailler un dernier boeuf d’aube précoce.
Le trio est électrique. Malcolm y parcoure des vieilleries : le Fender Rhodes, le Hammond. Erbetta a des rythmes binaires qui tournent rond. Patrice Moret est un carrefour entre le « walking » de Ron Carter et les ailes métalliques de Charlie Haden. Ce trio vous emmène loin, mais ne s’étend pas. Tout est dense, chez lui.
À Paris, Malcolm lance deux invitations : à Sly Johnson, ancien de Saïan Supa Crew, type sidérant dont la bouche est hantée par des batteries de vitesse et qui chante comme Curtis Mayfield ; au trompettiste Stéphane Belmondo. Ces deux-là complètent le trio de base en le déviant.
Malcolm Braff a 40 ans, presque. Il y a 20 ans, il jouait déjà au Cully Jazz Festival. Puis, en solo, au Montreux Jazz Festival. En 20 ans, il a lancé plus de groupes que la plupart des jazzeurs n’y songent. Il a voulu faire de sa ville, Vevey – la ville de Nestlé, de la Fête des Vignerons et des arbres tronçonnés pour entrevoir le Lac – une sorte de capitale de la musique en Suisse. Il a créé une résidence pour musiciens, reprise ensuite par d’autres, qui permet à ceux qui veulent s’installer de jouer chaque soir, comme à la meilleure époque des clubs newyorkais.
Il a fait des enfants, s’est marié. Il a découvert dans les photographies de rue, établies par Google,
qu’il apparaissait parfois, barbu, errant dans les rues de sa propre ville. Comme le bon fantôme astucieux. Malcolm Braff arbore parfois son deuxième prénom : Persson. Ce n’est pas quelconque. Il devrait aujourd’hui être le musicien le plus connu de Suisse – et il l’est, pour
beaucoup. Natif du Gémeaux, « inconstant », dit madame Soleil. « Affranchi », pense-t-on. Quand il devrait se soucier de sa carrière de musicien, Malcolm fabrique des jeux de société qu’il parvient à éditer. Le piano n’est probablement qu’un seul des outils de son expression. Le plus complexe et raffiné. L’objet lourd qui, au fond, arrime cet être surdimensionné.