Stormy Weather  — © Centre culturel suisse. Paris

Stormy Weather

Susanna Flock & Leonhard Müllner, Fragmentin, Stefan Karrer, Till Langschied, Yein Lee, Marc Lee, Christiane Peschek, Total Refusal, Christoph Wachter & Mathias Jud

Le nuage ou cloud n’est pas seulement un lieu de stockage de données, mais aussi — à travers le cloud computing, le cloud gaming ou le cloud streaming — celui vers lequel ont migré les fonctions cruciales de la puissance de calcul et de l’apprentissage automatique de l’intelligence artificielle. Le nuage n’est pas un dossier de classement, il est notre supercerveau. 

Stormy Weather remet en question le rapport de ces nuages artificiels avec la société, le climat et la politique. La métaphore du cloud nous permet d’imaginer la fugacité du nuage : nos données deviennent des zéros et des uns, comme portées par le vent et flottant en apesanteur dans le ciel. En réalité, ces nuages de données perçus comme immatériels relèvent d’infrastructures qui sont exploitées (ou contrôlées) par des entreprises privées, tout en ayant un impact direct sur le climat réel. 

Parler de nuages, du temps et de métaphores météorologiques est donc tout à fait d’actualité, et dans un avenir proche, le sujet n’aura plus rien d’anecdotique. L’exposition Stormy Weather montre des réalisations artistiques qui sondent ce champ de tension entre des infrastructures apparemment évanescentes (le cloud) et leurs retombées concrètes sur la réalité du monde.

Commissaires : Katharina Brandl (Kunstraum Niederoesterreich) et Claire Hoffmann (CCS)

Susanna Flock & Leonhard Müllner

Dans l’installation vidéo Morgenerst Abendletzt (2019) de Susanna Flock et Leonhard Müllner, des écrans avec rendus de jeux vidéo – la Lune et le Soleil dans leurs cycles respectifs – sont partiellement enterrés. L’horizon fonctionne comme un point de fusion entre l’espace numérique et l’espace analogique. Comme bande sonore, un collage audio de récits de voyages de joueurs.ses qui explorent l’environnement de divers jeux vidéo. Les explications sont tirées des vidéos dites Let’s Play, où les joueurs.ses enregistrent et commentent leur propre jeu sur YouTube ou sur des plateformes de streaming. Dans Morgenerst Abendletzt, en revanche, le format est utilisé pour partager les expériences rapportées de voyages à travers les territoires virtuels. Le graphisme hyperréaliste des jeux contemporains suscite une certaine incrédulité chez les personnes qui jouent : « Peut-être que mes yeux me jouent des tours », dit ainsi un protagoniste. Cette attitude révérencieuse face à une nature numérique rappelle les notions du sublime au XVIIIe siècle : étroitement lié à un sentiment d’humilité devant l’immensité des phénomènes naturels, le sublime se situe à la frontière entre l’épouvante et la joie. Qu’est-ce qui change dans un environnement virtuel ? Que se passe-t-il si ce ne sont pas les Alpes ou des éruptions volcaniques mais des images de la nature créées par l’homme qui nous inspirent de la vénération ? Susanna Flock et Leonhard Müllner étudient comment notre rapport à la nature a changé à l’ère dite de l’information. Toutefois, l’installation illustre aussi qu’il n’est pas toujours possible de distinguer nettement entre nature et technologie.
Cartel exposition

Fragmentin

Avec Displuvium (2019), le collectif Fragmentin sonde le désir humain de contrôle de notre environnement naturel. L’installation se compose de deux écrans et d’un bassin qui génère des gouttes de pluie artificielles à l’intérieur. Depuis la fin des années 1940, différents acteurs publics et privés influencent le temps en modifiant les processus microphysiques des nuages. Cette pratique, appelée cloud seeding, est utilisée à des fins diverses : la possibilité de modifier la météo n’est pas seulement utile à l’agriculture, mais aussi à l’armée. Les écrans de l’installation localisent et répertorient les événements liés aux précipitations : tandis que la pluie naturelle est en corrélation avec des formations de gouttes aléatoires dans le bassin, les phénomènes météorologiques générés par le cloud seeding forment des motifs géométriques. Au lieu de se concentrer sur l’influence de l’homme sur la nature, Fragmentin s’intéresse avec Your phone needs to cool down (2019) aux retombées de la nature sur la technologie. Dans le contexte du changement climatique, la technologie est souvent considérée soit comme une cause, soit comme une solution. Le collectif échappe à cette dichotomie en étudiant dans quelle mesure la technologie elle-même est affectée par le réchauffement climatique : dans un terrarium, le smartphone est exposé à des températures entre 25° et 55° Celsius. Contrairement à l’image d’une domination dystopique des machines, c’est la vulnérabilité de la technologie qui est mise ici en avant : “À 45 °C, les appareils entrent dans une sorte d’hibernation high-tech ; à très haute température, les écrans se figent.”
www.fragment.in
Cartel exposition

Stefan karrer

Dans Cool clouds that look like they should be spelling something, but they don’t (2016), Stefan Karrer examine des connexions numériques entre image et langage. Un curseur fraie en cliquant à travers ses archives personnelles de recherche d’images sur internet et faites de photographies de nuages trouvées, tandis qu’une voix générée par ordinateur, lit les légendes correspondantes. En 1934, Walter Benjamin voit dans les légendes le seul moyen d’arracher la photographie à sa transfiguration. Sans ces légendes, quel que soit le contenu, la photographie aboutirait au constat : “Le monde est beau1”. Mais que se passe-t-il si la légende devient aussi insignifiante que l’image ? Les catégorisations utilisées par les utilisateurs.trices (cool, crazy, lone*) en révèlent le côté arbitraire : comment définir ce qui caractérise un “cool cloud” ? La voix commente : “Là, le nuage froid projette une ombre sur une vague folle qui s’écrase sur un rocher solitaire. Là se trouve la nature, capturée, légendée. Là, au bord de la piscine encore empoisonnée par la nuit précédente, vous vous attarderez des heures à pervertir minutieusement votre sens de la beauté avec des critères que je ne peux que partiellement reconstituer.” Un million et demi de résultats de recherche permettent d’illustrer la “nature” ; or l’accès à celle-ci reste bloqué. Les images suggèrent toujours une valeur de vérité, mais n’établissent plus de rapport avec le représenté : “Des nuages cool qui semblent devoir épeler quelque chose, mais ne le font pas.”
www.stefankarrer.ch
Cartel exposition 

Till langschied

Till Langschied analyse les intrications entre le monde analogique et la sphère du cloud. En suggérant que ” le numérique est métaphysique “, il fait référence au caractère transcendantal du cloud : transparent et global, il ne devient perceptible que dans le symbole d’un nuage douillet. Dans la performance Palm Reading of Tumaroh (2019), qui sera présentée lors de la soirée d’inauguration, Langschied conçoit les présages du futur dans les lignes de la main. La physionomie de la main trahit toujours notre destin, mais elle ne fait plus qu’une avec la technologie – le corps physique sert d’interface aux réseaux neuronaux qui nous définissent entièrement. L’idée de base du transcendantal se retrouve également dans son travail Datapotheosis (2020) : comment les données se transforment-elles lorsqu’elles sont chargées sur le cloud ? Des drapeaux argentés, imprimés de motifs numériques occultes, sont suspendus à des câbles dans l’espace d’exposition ; s’y ajoute la vidéo numérique Trans-Tech-Ascensions (2020). Formellement, les drapeaux rappellent ceux de prière tibétains qui envoient les prières lorsqu’ils sont activés par le vent : Till Langschied établit un parallèle entre cette signification spirituelle et le caractère quasi-spirituel du trafic de données et des téléchargements. Alors que les drapeaux de prière sont censés porter chance, c’est à nous ici de voir quelles brèves et ferventes prières numériques nous envoyons vers le cloud avec Ctrl+S.
Till performera Palm Reading of Tumaroh le 12 et 13 février
www.till-langschied.de
Cartel exposition  

Yein lee

Dans Atmospheric Trouble (2020), que Yein Lee a conçu spécialement pour ce projet d’exposition, l’artiste explore la matérialité de l’espace numérique. À la croisée entre l’anthropocène, la crise climatique et la croyance dans le progrès technologique, elle élabore un espace installatif dans lequel le cloud est recontextualisé avec des références au wetware computing (réseaux neuronaux et organiques) et aux déchets électroniques. Inspiré par Sarah Kember, professeure à l’université Goldsmiths de Londres, Lee établit des liens entre la technologie et les discours de la biologie. L’ouvrage de référence en cybernétique, Cybernetics : Or Control and Communication in the Animal and the Machine (1948) de Norbert Wiener, est un autre exemple de la manière dont l’informatique et la biologie ont été pensées en parallèle en recourant à la métaphore de l’information : la vie et l’information étaient mises au même niveau. Ce détournement de la matérialité physique se révèle également dans le cloud : l’infrastructure, massive et avide de ressources, des grappes de serveurs en cloud est placée dans des lieux éloignés ; par ses localisations périphériques et inaccessibles, elle donne l’idée de données désincarnées, nomades et éphémères. L’oeuvre de Yein Lee s’oppose à la représentation dominante du cloud en tant que symbole abstrait : elle montre comment la matière fonctionne en tant que partie d’un réseau, d’affects et d’informations, et elle illustre les imbrications contemporaines de composants organiques et technologiques. L’aspect imaginatif et utopique de cet organisme-machine dysfonctionnel apparaît nettement aussi dans les dessins et les défauts de l’acrylique.
www.yeinlee.com
Cartel exposition

Marc lee

Avec Political Campaigns – Battle of Opinion on Social Media (depuis 2016), l’artiste médiatique et développeur de logiciels suisse Marc Lee a conçu une chaîne d’information sur internet dont les reportages ne dépassent jamais trois minutes. Au lieu d’un bureau de rédaction qui sélectionne et traite les nouvelles, c’est un ” bot “, un programme informatique donc, qui se cache derrière le travail de Lee. Le bot choisit automatiquement parmi diverses sources internet et diffuse sous une URL en accès libre (http://marclee.io/tvbot/election.php). Résultat : une séquence rapide de messages Instagram, Twitter et YouTube, qui correspondrait aux prévisions électorales du candidat avec le plus de nominations en cours. Sur le plan formel, Lee s’inspire de la CNN et autres formats d’information similaires. Mais contrairement à ces chaînes d’information classiques, les contenus des bots TV sont sans contexte : à peine le titre d’un reportage est-il lu que déjà il est chassé par le suivant. Les cycles de plus en plus courts de la production contemporaine d’informations et les reportages de plus en plus superficiels qui en découlent en sont l’illustration. Les Political Campaigns – Battle of Opinion on Social Media (Campagnes politiques – Combat d’opinion dans les réseaux sociaux) de Lee exacerbent le dogme du ” live ” dans les infos et les réseaux sociaux, et, ce faisant, explicitent les défis de la production d’informations sur internet, de plus en plus rapide et inflationniste : l’élection présidentielle américaine de 2016 a fait prendre conscience au public de l’utilisation des bots Twitter comme outil politique. Dans la campagne électorale de 2020, le mélange complexe d’apports personnels et automatisés sur les réseaux sociaux, de messages d’agences, de textes journalistiques et d’interventions de censure de la part des plateformes de réseaux sociaux – tout ceci jouera également un rôle crucial.
www.marclee.io
Cartel exposition

Christiane peschek

La série Velvet Fields, à laquelle Christiane Peschek travaille depuis 2017, traite de l’ambivalence des images numériques. En créant des représentations, presque romantiques et comme naturelles, de nuages et de ciel, à l’aide de Photoshop d’une part, et en révélant leur nature construite d’autre part, elle montre que les phénomènes naturels numériques, créés par l’homme, peuvent eux aussi devenir porteurs d’affects. L’image poétique d’un beau crépuscule, avec des nuages comme de la barbe à papa, nous touche et nous rappelle les douces soirées de vacances, même si tous les éléments sont reconstitués numériquement sans aucun lien avec notre environnement naturel. L’apparente optimisation des images numériques a été problématisée de manière médiale, notamment en ce qui concerne le post-traitement numérique des corps qui produisent des idéaux de beauté et des normes sociales irréalistes. Ce débat montre que l’élaboration des images numériques génère un nouveau cadre de référence, voire une nouvelle réalité : non seulement pour les corps, mais aussi par rapport à notre environnement naturel. Par ses oeuvres, Christiane Peschek rend visibles notamment les masques de Photoshop et montre les traces que laissent ces interventions. Pour Stormy Weather, Christiane Peschek a conçu Velvet Fields comme une installation, composée d’une plaque de verre imprimée et de papier peint.
www.christianepeschek.com
Cartel exposition

Total refusal

Les milliards de chiffre d’affaires de l’industrie du gaming montrent bien que les jeux vidéo sont depuis longtemps dans le courant dominant de l’industrie du divertissement. La grande majorité des jeux contemporains relève encore du combat. Le collectif Total Refusal montre comment les artistes peuvent s’approprier le médium et en modifier les structures. Dans Circumventing the Circle of Death – A pacifist finger exercise (2018), ils transforment en énoncé pacifiste l’orientation militariste du jeu de stratégie Sudden Strike 4. L’algorithme oblige les soldats à s’attaquer les uns aux autres dès qu’ils se font face ou qu’ils s’arrêtent. Total Refusal esquive le caractère supposément inévitable d’une collision en conduisant les avatars à sans cesse tourner les uns autour des autres. Ce faisant, les attaques verbales des soldats menacent continuellement l’équilibre pacifique. Le thème de la désertion numérique est également repris par leur performance vidéo Money is a Form of Speech (2020). Dans la tradition situationniste, ils détournent l’environnement et sa construction militaire du jeu de tir multijoueur Tom Clancy’s The Division, pour en faire une performance de danse vidéo numérique et pacifique. Les artistes jouent sur le fait que le jeu se déroule à Washington ; ils utilisent l’architecture emblématique de la ville pour interroger les formes contemporaines et l’érosion des démocraties actuelles, en lien avec l’hypercapitalisme.
www.leonhardmuellner.at
Cartel exposition

Christoph wachter & mathias jud

Les projets des deux artistes Christoph Wachter et Mathias Jud consistent à mettre au jour et subvertir les structures de pouvoir existantes de l’internet, en développant des réseaux indépendants avec des activistes, des migrant.e.s et des opposant.e.s ainsi que des communautés roms. Avec qaul.net (depuis 2012), Wachter & Jud créent un contre-projet aux structures existantes de l’internet : en faisant en sorte que les ordinateurs et les smartphones forment directement un réseau, le World Wide Web – et sa dépendance vis-à-vis des infrastructures commerciales et surveillées – peut être contourné. N’étant plus lié à une instance centrale, l’accès au réseau se propage d’appareil en appareil parmi les participants. Ce qui crée les conditions nécessaires à la communication en cas de catastrophes naturelles, de troubles politiques ou après des perturbations suscitées de manière autoritaires : en 2011, l’Égypte a activé l’”Internet Kill Switch” et, par ce black-out, a empêché tous les réseaux de communication. qaul.net permet aux activistes de rester informé.e.s et de s’organiser même dans ces moments-là. Wachter & Jud considèrent leur projet comme une alternative aux structures de télécommunication centralisées : ” qaul.net renverse le principe de la communication virtuelle à l’échelon mondiale et envisage plutôt les choses depuis la position spécifique du hic et nunc ; il regarde le voisinage immédiat et, à partir de là, le monde entier. “
www.wachter-jud.net
Cartel exposition

Dossier de presse

Dossier de presse Stormy Weather

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